Rose et bleu : le sexe des langes

Petite garçon entourée de jouets et d'habits bleus
Franklin Delano Roosevelt

Franklin Delano Roosevelt

Le petit Franklin Delano Roosevelt est bien sagement assis sur son tabouret, une jupe blanche lui couvrant les genoux, et tenant dans ses mains un chapeau orné d’une plume de Marabout. Oh, et le tableau ne serait pas complet sans mentionner ses cheveux qui lui tombent sur les épaules et ses jolies petites chaussures vernies.

Un tel accoutrement aurait de quoi choquer aujourd’hui. Et pourtant, dans l’Amérique de 1884, à l’époque où Roosevelt a été photographié à l’âge de 2 ans et demi, tous les petits garçons portaient des robes jusqu’à 6 ou 7 ans, l’âge où on leur coupait les cheveux pour la première fois.

Photo tirée du site Les Petites Mains

Mais de nos jours, il faut à tout prix qu’on sache dire au premier coup d’œil si un bébé ou un jeune enfant est un garçon ou une fille. Pourquoi un tel renversement des tendances dans la façon d’habiller les enfants ? Comment en est-on arrivés à les séparer en deux « équipes » – les garçons en bleu et les filles en rose ?

A partir du XVIIIème siècle, les vêtements pour bébés sont majoritairement blancs, avec l’arrivée du coton. Le bébé est ensuite enveloppé dans des châles, des couvre-langes ou des robes jupons longues, dont la matière, la couleur et l’ornementation relève plus de l’appartenance sociale que du sexe de l’enfant.

Il serait d’ailleurs vain de tenter de trouver une origine ancienne et logique dans l’attribution moderne à chaque sexe des couleurs bleue et rose (ou rouge, car le rose, ce rouge clair précédé par l’incarnat, n’a pas eu d’existence bien définie pendant longtemps). En effet, la symbolique de ces couleurs varie grandement suivant les époques, le folklore régional et les pratiques religieuses : on mettait aux baptisé(e)s catholiques une ceinture bleue pour les placer sous la protection de la Vierge ; le rouge, couleur martiale, était la couleur de l’uniforme des soldats anglais mais aussi celui des robes de mariées…

Condition nécessaire au passage du blanc à la couleur, l’évolution des procédés chimiques au milieu du XIXème siècle et la création de nouveaux colorants va remettre au goût du jour les couleurs pastelles, désormais considérées comme hygiéniques.

Thomas Gainsborough, le Garçon Bleu, à gauche, et le Garçon Rose, à droite

Thomas Gainsborough, le Garçon Bleu, à gauche, et le Garçon Rose, à droite

Mais l’évolution vers des vêtements différenciés en fonction du sexe n’a été ni continue ni rapide. Si le rose et le bleu étaient devenus, parmi d’autres pastels, les couleurs des bébés, ce n’est que juste avant la 1ère guerre mondiale qu’ils ont été promus au rang de code-couleur indiquant le sexe de l’enfant – et encore, il a fallu un peu de temps pour clarifier les choses…

On peut en trouver la preuve dans des revues américaines de l’époque, notamment la publication commerciale Earnshaw’s Infants’ Department, qui, en juin 1918, indique : « La règle généralement acceptée est le rose pour les garçons et le bleu pour les filles. La raison en est que le rose est une couleur plus franche et dure, donc plus convenable sur un garçon, tandis que le bleu, plus délicat, est plus joli sur une fille. »

D’autres sources disent que le bleu va mieux aux blonds, et le rose aux bruns ; ou que le bleu est pour les bébés aux yeux bleus, le rose pour les bébés aux yeux bruns.

De même, en 1927, le magazine Time rapporte que le berceau du bébé qu’attendait la princesse Astrid de Belgique avait été décoré en rose, couleur des garçons, au lieu du bleu, couleur des filles. Suite à la réaction surprise de certains lecteurs, le Time se renseigna auprès de grandes enseignes américaines : six magasins sur dix conseillaient aux parents d’habiller leurs garçons en rose et leurs filles en bleu (les quatre autres donnaient le conseil inverse).

Le code-couleur actuel ne fut établi que dans les années 40, en fonction des préférences des familles telles qu’interprétées par les fabricants et les marchands. Cela aurait très bien pu aller dans l’autre sens.

Les années 50, avec leur mise en avant de l’ultra-féminité, allaient achever de consacrer le rose comme couleur des femmes.

Le personnage de Cendrillon en robe bleu, dans le dessin animé de Walt Dysney

Cendrillon (1950)

Bébé Charlie, dans le dessin animé de Walt Disney Peter Pan

Bébé Charlie, dans Peter Pan (1953)

Puis, quand le mouvement de libération des femmes débarqua au milieu des années 60 avec son message anti-mode et anti-féminité, ce fut au tour du look unisexe de faire fureur – mais d’une manière complètement opposée par rapport à l’époque de Franklin Roosevelt. Cette fois-ci, ce fut au tour des jeunes filles de s’habiller de manière masculine – ou tout au moins de manière non-féminine – dénuée de toute indication de genre.

« Les féministes pensaient que l’habillement était un des moyens par lesquelles les filles étaient séduites vers des rôles subordonnés. Si nous habillons nos filles d’avantage comme des garçons plutôt que comme de gentilles petites filles, se disaient-ils… elles auront plus de possibilités et se sentiront libres d’être actives. »1

On peut d’ailleurs remarquer qu’au cours des années 70, les vêtements roses pour enfants ont été absents du catalogue de la chaîne de magasins Sears pendant deux ans.

Joueurs du Stade Français, en maillots roses

Joueurs du Stade Français

Mais les vêtements indifférenciés ne resteront à la mode que jusqu’au milieu des années 80. « Soudain, il n’était plus question d’un simple habit bleu, il était question d’un habit bleu avec un ourson qui tenait un ballon de foot. »2 On trouvait même des couches pour bébés en rose ou en bleu.

C’est en grande partie l’échographie qui est à l’origine de ce changement. A partir du moment où les futurs parents connaissant le sexe de leur enfant à naître, ils pouvaient donc acheter des produits estampillés « fille » ou « garçon ». « Plus vous individualisez un vêtement, plus vous avez de chance de le vendre. » La mode du rose passa du linge pour bébés aux produits coûteux comme les sièges pour enfants et les tricycles. Les parents qui en avaient les moyens pouvaient faire la déco en rose pour leur premier bébé, une fille, et tout recommencer si leur bébé suivant était un garçon.

Cela est aussi lié à la part grandissante qu’ont pris les enfants dans les achats et le consumérisme qui y est associé. D’après les spécialistes du développement, les enfants prennent conscience de leur sexe vers 3-4 ans et ils ne réalisent qu’il s’agit de quelque chose de permanent que vers 6-7 ans. Dans le même temps, cependant, ils sont la cible de publicités sophistiquées et persuasives qui tendent à renforcer les conventions sociales.

Du côté des adultes, même s’il n’est toujours pas admis pour un homme de s’habiller intégralement en rose, cette couleur réputée féminine refait son apparition en ce début de XXIème siècle dans la mode masculine.

En 2005, le Stade Français, le fameux club de rugby parisien, a adopté des maillots roses pour ses joueurs.

Et à titre d’exemple, en 2009, le fabricant de chemises londonien Turnbull & Asser annonçait que 5% des chemises qu’il vendait étaient roses3.


Le rose et la jupe. Deux éléments vestimentaires qui sont devenus, avec le signe , les symboles du féminin.

Avec leurs pendants masculins, le bleu et le pantalon, ils agissent sur notre quotidien comme des balises qui délimitent des espaces réservés à l’un ou à l’autre des sexes : sur la porte des toilettes, sur les boites des jouets pour enfants ou la couverture des romans de la collection Harlequin…

Faut-il vraiment s’en soucier ? N’est-ce pas là, après tout, qu’une simple convention innocente ?

Pourtant, j’ai vu des mères sursauter en voyant un bébé habillé de la « mauvaise » couleur. Et, il y a quelques années, la presse s’était faite l’écho d’une étude qui prétendait que ce code-couleur était inscrit dans nos gènes, que les femmes étaient naturellement attirées par les couleurs tirant vers le rouge et les hommes vers le bleu.

Petite fille entourée de jouets et d'habits roses

Pink and Blue Project, Jeong Mee Yoon.

Or, comme pour la jupe, un simple rappel historique suffit cependant à mettre les choses au clair : l’association bleu-garçon/rose-fille est née en occident dans les années 1940. Elle n’a donc rien de naturel, d’immuable, voire de primordial.

Alors, pourquoi tant d’attachement à cette « règle » ? Le rose et le bleu, bien plus que la jupe, sont liés à l’apprentissage des rôles. Dans les catalogues de jouets, on trouvera les poupées et les caisses de marchandes dans les pages à fond rose et les grues et les pistolets dans les pages à fond bleu. Le rose, en particulier, n’est pas simplement le symbole du féminin, mais surtout le symbole d’une certaine idée du féminin, emprunt de romantisme, de douceur, de pureté, voire même d’une certaine mièvrerie et puérilité. Autant de traits que les garçons ont tôt fait de rejeter, voir de mépriser. Adultes, ils hésiteront à porter une couleur qui est aussi celle des tutus et des poupées Barbie.

En comparaison, la jupe semble bien neutre…

On ne peut cependant que souligner la dissymétrie qui caractérise à la fois les séparations rose-bleu et jupe-pantalon. Dans un monde où le masculin est valorisé, le bleu n’a jamais été interdit aux femmes et elles ont finalement acquis le droit au pantalon, tandis que les hommes osent rarement le rose et ne sont encore qu’une poignée à lutter pour la jupe au masculin…

Même si notre société s’accroche à la distinction bleu-rose comme garante de l’étanchéité des univers masculins et féminins, le flou grandissant entre l’attribution de rôles distincts à l’un ou l’autre des sexes conduira inexorablement à son affaiblissement.


Cet article est basé sur cet extrait du Smithsonian Magazine (en anglais) : When-Did-Girls-Start-Wearing-Pink.html et sur le blog Les Petites Mains : bebe-rose-bebe-bleu.html


1Jo B. Paoletti, historienne à l’université du Maryland (dans une interview du Smithsonian Magazine).

2idem

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Jérémie Lefebvre

Jérémie est un Chti émigré en terre alsacienne. Si vous avez la chance de visiter Strasbourg, vous le verrez peut-être traverser la ville en jupe masculine sur son beau vélo hollandais. Ses jupes fétiches : des Sport Kilts (il en a presque un de chaque couleur !), des jupes Hiatus, et des kilts traditionnels pour les grandes occasions.

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